Mouiller le maillot, manier le micro (Marin)

       Marin sourit en relisant la lettre de son frêre. M. Parme désirait donc tremper ses oreilles dans l’océan de ses prises de son. Quelle surprenante idée pour cet ermite aveugle qui, depuis 1993, n’avait connu que l’acoustique feutrée de sa petite boutique. Or Marin était justement en voyage phonographique : depuis plus d’un an, il promenait ses micros dans les salles de sport survoltées de la mer Noire et venait juste de gagner Istanbul. Son frère souhaitait aiguiser son ouïe à l’aide de prises de sons ? Soit. Il serait servi. Et sans doute rapidement rassasié : Marin venait justement d’enregistrer la clameur assourdissante des supporters Beşiktaş qui, avec 141 décibels mesurés en 2013, étaient devenus les recordmen du monde de bruit.

       Trois ans plus tard, à l’occasion d’un match, Marin s’était positionné à l’extérieur du stade sur une route enlaçant la toiture (la pression acoustique dans l’enceinte aura sans doute cassé son micro). Une foule d’anonymes avait également fait le déplacement, dont un père et son jeune fils qui, de leur balcon d’asphalte, écoutaient la rencontre, l’œil tantôt rivé sur l’écran d’un téléphone affichant score et stats, tantôt sur les milliers de maillots noirs et blancs dans la fourmilière des tribunes.

       Qui n’a jamais trempé ses oreilles dans le grand bain sonore d’un stade – ce qui était le cas de M. Parme – s’étonnera certainement de la persistance d’un silence : celui des commentateurs télés. Nulle voix off pour raconter une victoire ou animer un nul. Un trou dans le chœur, pensa Marin. C’est sur cette idée qu’il entendit descendre, entre la tribune saturée et cette cabine muette, l’énoncé discret d’une première devinette.

Beşiktaş chante, siffle et s'enflamme(Istanbul, Turquie, 2016)

       Ce silence des commentateurs en débusqua un autre, attendant caché dans la mémoire sonore de Marin. Un nouveau silence sportif, cette fois arraché à une tribune toulousaine par un fameux fait de jeu : une faute dans la surface. Un goal qui se concentre, un tireur qui s’élance et le stade qui se tait – le temps d’un instant. Tempête de joie. Tonnerre de liesse. Dans ce plein qui succède au vide, M. Parme saurait-il su lire le scénario du match ?

       La sono du virage portait dans le creux de son écho la voix lyrique d’un stade de France. Même principe : un corps sonore qui sort de la mêlée et donne à ce que d’aucuns nommeraient vacarme un certain ordre, ici musical. Un hymne ; une cheffe de chœur ; 80 000 néo-choristes. Point de baguette pour les mener, seulement le souffle réverbéré du bâti : unique métronome d’un chant qui se défait, se désagrège, se désynchronise, comme un disque rayé ou une pièce de Steve Reich, à mesure qu’il cogne, tombe et rebondit sur les parois du flipper du stade. Quelle enceinte pour une telle acoustique ?

La Marseillaise(Stade de France, Paris, France, 2019)

       Autre rebond. Nouveau silence. Des sièges muets s’inclinent devant le chant d’un parquet forestier : les chaussures des joueurs crissent comme des mésanges, un merle s’agite dans le sifflet de l’arbitre, et la cloche résonne tel l’appel d’un berger. Quel sport pouvait donc ainsi chanter ?

       Point de pied mais des pattes cette fois, à la faveur d’une nouvelle surface : la terre. Battue par des sabots pressés. Un coup sec. Des cris sourds. Un chien qui aboie, des mains qui s’entrechoquent, la voix réverbérée d’une enceinte, enfin un enfant dont la question était déjà sur toutes les lèvres : « c’est qui qui a gagné ? ». Mais gagné quoi ?

Salut sabots(Hippodrome d’Avenches, Suisse, 2020)

       Les tribunes des parieurs sont tombées, les crampons ont remplacé les sabots, et le speaker a pris la route de la cité : près d’un terrain d’émeraude, deux jeunes champions s’allient pour animer les matchs de leurs cadets. Dans l’écho de leurs mots, le reflet des commentateurs de l’écran mais aussi de leur propre voix ramené lestement par le béton des tours. Les allées les écoutent et les murs leur répondent. Quel projet d’urbanisme pour cette bizarrerie acoustique ?

La ligue des champignons(cité La Faourette, Toulouse, France, 2019)

      La réponse à ces devinettes ? Un jeu d’enfant pour M. Parme. Il n’eût qu’à tendre l’oreille pour voir des basketteurs, entendre un pénalty, se croire au Stade de France, imaginer un hippodrome, et découvrir, sous le voile noir de ses paupières, l’écho des tours du grand Mirail. Marin réfléchit. Dans son colis sonore, il n’avait placé que des objets en tous points ressemblants – sportifs en l’occurrence : ceux-là même qui, depuis plus d’un an maintenant, guidaient ses pas comme son micro.

      Mais les ambiances de ces salles vides ou de ces tribunes bourdonnantes, fussent-elles drôles, rares, monumentales ou paradoxales, n’auraient pas su piéger son frère. Leur architecture sonore n’étaient de taille. Il fallait autre chose, un autre cadre, de nouvelles dimensions. Marin réfléchit de nouveau. Il pensa à deux grands ensembles de sonorités, deux terrains vagues aux deux pôles de l’écoute : d’un côté des bruits dont l’abstraction esthétique court-circuitaient leur seule fonction. De l’autre les dérivés de ces fonctions, justement, qui clamaient si haut leur utilité détournée d’une idée ou d’un slogan ridé qu’elles finissaient par acquérir, au bout de ces repères d’histoire où les mémoires s’égarent, l’aura nébuleuse d’une normalité bancale.

       Le premier espace était poétique. Le second potentiellement politique. Or, des amis proches de Marin arpentaient ces deux lieux : Lilas, au goût prononcé pour la noise des VMC, et Violette, glaneuse de slogans militants, de bruits de matraques et de vitrines fracturées. Il leur écrivit, raconta l’histoire de son frêre aveugle avide de prises de son, et leur proposa de prendre part au jeu. Elles acceptèrent naturellement. Quelques jours après, M. Parme recevait leurs premières devinettes. Cependant, il demanda à Marin de ne pas cesser de lui envoyer des sons. Il avait aimé les fruits de ses cueillettes phonographiques. Mais cette fois-ci, il ne s’agissait plus de s’entraîner à les identifier : simplement d’y goûter.

Les voix d'Ernest Wallon(Stade Ernest Wallon, Toulouse, France, 2018)